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02-04-2026 0 commentaires

Les crises énergétiques ont souvent un point commun : elles ne restent jamais confinées aux secteurs au sein desquels elles éclatent. La forte hausse du prix du pétrole, qui a dépassé les 100 dollars le baril, laisse craindre de profondes retombées économiques mondiales et de nombreux autres effets collatéraux, au premier lieu desquels l’aggravation de la précarité alimentaire des ménages concernés.

 

La mécanique est désormais bien connue. Lorsque les voies d’approvisionnement énergétiques sont touchées, les marchés anticipent une perturbation des flux énergétiques. Les prix du pétrole montent, entraînant avec eux ceux du transport, de l’industrie, de la logistique… et inévitablement de l’alimentation.

 

L’illusion de l’abondance : énergie et agriculture, deux vulnérabilités stratégiques

 

La crise que nous traversons révèle à la fois notre hyper dépendance à l’égard des matières premières stratégiques mais également la fragilité de nos chaînes d’approvisionnement sur des ressources aussi essentielles que l’énergie et l’alimentation.

 

La dépendance énergétique est bien connue : l’Europe et la France importent la grande majorité de leur pétrole et une part importante de leur gaz. La dépendance alimentaire est plus subtile, moins visible, mais tout aussi dangereuse et néfaste. Elle ne concerne pas seulement les produits agricoles eux-mêmes, mais aussi les intrants indispensables à leur production. Avec l’augmentation brutale et durable des prix de l’énergie, la facture va naturellement se répercuter progressivement sur l’ensemble de l’économie, et donc sur la chaîne alimentaire et sur les niveaux de consommation des ménages les plus précaires, tant quantitativement que qualitativement.

 

Le pouvoir d’achat, première victime collatérale. L’alimentation, variable d’ajustement économique des plus précaires.

 

Cette situation cache une réalité inquiétante et porteuse de nombreux risques : la baisse de la consommation alimentaire des ménages les plus précaires et la modification des comportements d’achat.

 

La France compte aujourd’hui près de 30 millions de ménages, dont une grande partie dispose de peu de latitude budgétaire. Les dépenses dites « contraintes » comme le logement, l’énergie et le transport occupent une part toujours plus importante du budget des ménages. En France, elles représentent désormais près d’un quart des dépenses, ce qui réduit mécaniquement le budget disponible pour l’alimentation, l’habillement ou les loisirs. L’alimentation est donc devenue la variable d’ajustement économique des ménages.

 

Une question de souveraineté économique

 

Si l’énergie constitue une ressource stratégique, qui doit être sécurisée, il doit en être de même pour l’alimentation. Nul besoin en effet d’être oracle pour évaluer les risques importants à moyen terme, auxquels est exposé un pays dont la population désactive la variable « alimentation » dans ses priorités économiques face à un reste à vivre trop faible pour sécuriser les objectifs nutritionnels journaliers. 

 

Il est donc essentiel que la France, et à terme l’Europe, se dote d’une stratégie ambitieuse et effective en matière de sécurisation de ses approvisionnements stratégiques, aussi bien énergétiques qu’agricoles et alimentaires, mais également en termes d’accès et de consommation. Les deux versants, offre et demande, doivent être sécurisés de pair : telle est l’unique condition qui permet à un pays souverain de garantir la sécurité de son économie et de sa population, mais aussi l’avenir de son agriculture. 

 

Les associations d’aide alimentaire, qui œuvrent au quotidien pour soutenir les millions de personnes en situation de précarité alimentaire, sont déjà en situation de grande tension, et elles ne pourront pas durablement absorber de nouvelles crises ni des flux supplémentaires.

 

Il est temps que l’Europe et la France adoptent une vision similaire, en structurant des programmes de soutien destinés à sécuriser les niveaux de consommation des ménages les plus modestes, structurellement exposés à la précarité alimentaire, et plus encore dans le contexte de tension actuel, malheureusement amené à perdurer. 

 

Nous en avons les ressources, les moyens et les réseaux. Nous avons la chance d’être une puissance agricole, de disposer d’une variété importante de productions agricoles de qualité, et d’être les héritiers d’un modèle culinaire et alimentaire unique. Nous disposons d’un maillage fin du territoire avec de nombreux magasins alimentaires, allant des marchés, aux épiceries et aux magasins de grande distribution. Nous pouvons, et nous devons en mobiliser les ressources à la hauteur des enjeux, de manière responsable.

 

Le collectif Amalté travaille depuis 2024 sur ces sujets, avec des propositions pragmatiques et opérationnelles qui permettraient notamment, sans dépense publique nette additionnelle, d’offrir un budget supplémentaire de 100 euros par mois à plus de 5,3 millions de personnes[1], et 100 millions d’euros par an aux associations d’aide alimentaire qui constituent la clé de voûte actuellement de la lutte contre la précarité alimentaire en France[2].

 

Concrètement, nous proposons d’attribuer aux personnes en situation de précarité alimentaire une carte de paiement spécifique (de type Visa ou Mastercard), dotée d’un budget de 100 euros par mois, pour l’achat exclusivement de produits destinés à l’alimentation comme par exemple les fruits, les légumes, les aliments pour bébé, le lait, les produits laitiers, les viandes ou les produits d’épicerie. Tous les magasins et épiceries proposant des produits alimentaires seraient éligibles, afin de capitaliser sur le maillage fin de notre territoire par les différents magasins, dont les grandes surfaces de distribution. Les produits éligibles et les personnes bénéficiaires seraient validés par les services publics concernés. 

 

Pour financer ce programme ambitieux aux multiples retombées positives, nous ne souhaitons pas alourdir le budget de l’État avec une nouvelle dépense nette. Nous pensons qu’il est possible, en optimisant le rendement de l’actuelle taxe sur les transactions financières avec les transactions intra journalières et le trading à haute fréquence, de générer de nouvelles recettes importantes pour l’État, qui permettrait d’être partiellement utilisées pour financer, dans la durée, le déploiement d’un tel dispositif.

 

Plus que jamais, la réponse aux crises énergétiques et géopolitique ne peut se limiter à des ajustements conjoncturels. Elle suppose une vision, une organisation et des choix structurants. Car ce qui est en jeu n’est pas seulement notre capacité à absorber les chocs, mais bien notre capacité à garantir, dans la durée, l’accès à l’essentiel. Et l’alimentation en fait clairement partie.

 

Damien LACOMBE


 


[1] Titulaires du RSA, de l’AAH, de l’ASI, de l’ASS, du minimum vieillesse, et les 500 000 étudiants en situation de pauvreté.

[2] https://www.collectifamalte.org/publications/il-est-urgent-et-possible-d-augmenter-de-100-par-mois-les-budgets-alimentaires-des-plus-precaires