La France face à la montée de la précarité alimentaire : l’urgence d’un sursaut stratégique
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La France a de plus en plus faim. Les chiffres sont sans appel : la précarité alimentaire progresse et elle touche désormais toutes les strates de la population. Ses conséquences immédiates, en termes nutritionnels et sanitaires, annoncent des risques majeurs sur le moyen et le long terme, en termes économique, social, de santé publique et de cohésion nationale. Face à ce constat, il est urgent de renforcer les ressources et les moyens en vigueur, portés notamment par les associations d’aide alimentaire, mais également de bâtir des programmes structurels et structurants pour faire face aux nouvelles réalités de la précarité alimentaire. Consolider l’existant tout en bâtissant un nouveau paradigme : tel est l’objectif porté par le collectif Amalté qui considère que la fin de la faim ne doit pas être une utopie, bien au contraire. Elle doit être porteuse d’initiatives nouvelles pour repositionner l’alimentation au cœur des préoccupations stratégiques françaises et européennes, avec des programmes innovants, responsables et pragmatiques.
1. La précarité alimentaire : une réalité désormais structurelle
Une inflation alimentaire plus forte que l’inflation générale
Selon les dernières statistiques de 2023, les prix alimentaires ont augmenté de +12%, soit plus du double de l’inflation générale (+5%)[1]. L’inflation ne frappe pas seulement les produits transformés, mais aussi les produits bruts, y compris ceux issus de l’agriculture locale. En parallèle, les agriculteurs subissent eux-mêmes une hausse de leurs coûts de production, ce qui limite les baisses de prix possibles. Cette hausse touche directement les dépenses les plus essentielles des ménages. Chaque passage en caisse appelle un arbitrage douloureux : réduire, renoncer, ou remplacer par des produits moins qualitatifs. Pour beaucoup, l’assiette constitue le premier terrain de sacrifices. Les femmes et les jeunes sont particulièrement exposés à ces renoncements, tout comme les familles monoparentales, déjà sous tension budgétaire.
Le cercle vicieux de la précarité alimentaire
En France, près de 20 millions de personnes sont concernées par des maladies directement liées à l’alimentation[2]. Le surpoids progresse, +32% chez les adultes et +13% chez les enfants en dix ans[3], et l’obésité a triplé en 40 ans[4]. Cette progression n’est pas uniforme au sein de la population, et elle touche en priorité les personnes les plus vulnérables socialement et économiquement : 26% des personnes en situation de pauvreté sont obèses, contre seulement 7% dans les catégories aisées[5]. Les produits ultra-transformés, souvent moins chers, sont aussi souvent les plus riches en sucres et en additifs. Les conséquences économiques sont réelles, majeures et en augmentation régulière : 54 milliards d’euros par an, dont 12 milliards d’euros liés au diabète et à l’obésité[6]. La précarité alimentaire participe donc de plus en plus à la dégradation du niveau de santé moyen des Français à mesure qu’elle se développe, en visant plus particulièrement les populations les plus précaire : l’injustice nutritionnelle est créatrice d’une injustice sanitaire.
Des comportements alimentaires en tension entre valeurs et contraintes
Les Français expriment une volonté claire de mieux manger : 90% déclarent vouloir consommer des produits origine France[7], 70% souhaitent acheter local[8]. Pourtant, 72% mangent insuffisamment de fruits et légumes et 52% ne consomment jamais de légumineuses[9], pourtant essentielles pour une alimentation saine et durable. Ce décalage factuel, entre convictions et pratiques, révèle avant tout un effet prix et symbolise la fracture alimentaire actuelle. La volonté et les consciences existent, mais les moyens manquent. La qualité alimentaire devient un marqueur social fort, avec tous les risques qu’une telle situation risque de constituer à l’avenir.
Un public aidé de plus en plus diversifié
Contrairement aux idées reçues, la précarité alimentaire ne concerne plus seulement les personnes sans emploi. 22% des bénéficiaires de l’aide alimentaire ont aujourd’hui un travail, une proportion en forte hausse (+5 points en un an)[10]. Cela révèle un phénomène nouveau : l’emploi ne protège plus systématiquement de la pauvreté. 20% des bénéficiaires sont retraités[11], dans un contexte d’érosion des pensions les plus modestes. 26% vivent en milieu rural[12], des territoires pourtant proches des espaces de production alimentaire. 78% restent sans emploi[13], mais cette part diminue, au profit de profils autrefois stables. La précarité alimentaire devient transversale, diffuse et multi-catégorielle.
L’aide alimentaire ne suffit plus à répondre aux besoins
Le nombre de personnes ayant recours à l’aide alimentaire est en progression régulière. Il est passé de 3,5 millions en 2014 à près de 9 millions en 2023[14]. En moins de dix ans, les besoins ont donc presque triplé. Pourtant, les moyens alloués aux associations n’ont pas évolué dans les mêmes proportions. Le coût global de l’aide alimentaire dépasse aujourd’hui 1,5 milliard d’euros par an[15]. 94% des ménages bénéficiaires perçoivent déjà des prestations sociales[16], signe d’un système social qui ne parvient plus à garantir l’accès à l’alimentation. Pour ces ménages, les aides représentent 82% du revenu total disponible[17] : il ne leur reste donc presque rien pour vivre. Le modèle français de la lutte contre la précarité alimentaire repose sur la générosité citoyenne, les dons d’entreprises, la récupération de surplus, et surtout, les associations d’aide alimentaire et les 200 000 bénévoles qui agissent au quotidien. Mais, il s’essouffle. Il est exsangue. Nous sommes face à une crise structurelle, systémique, annoncée et anticipée par beaucoup, en premier lieu les associations d’aide alimentaire qui font désormais face à des flux de demandes qui dépassent leur capacité à y répondre.
Le système d’aide alimentaire tel qu’il existe aujourd’hui a atteint ses limites opérationnelles et financières : il doit évoluer, se renforcer et surtout, disposer de programmes d’action innovants et globaux pour faire face aux nouvelles réalités qui sont les nôtres.
2. Changer de modèle pour une politique alimentaire nationale ambitieuse
Ces constats imposent un changement de paradigme. La lutte contre la précarité alimentaire doit devenir un axe stratégique structurant de l’action publique, au même titre que la santé et l’éducation. Il est donc urgent de prendre la précarité alimentaire en étau, avec des dispositifs et des moyens adaptés à l’urgence et à l’ampleur de la situation, de manière à soutenir les actions essentielles des associations alimentaires et de tous les acteurs qui luttent contre la précarité alimentaire. Les acteurs agricoles sont particulièrement concernés car s’ils participent au quart des dons alimentaires des associations, ils se retrouvent de plus en plus dans des situations de précarité économique et financière.
Le collectif Amalté[18] travaille depuis 2024 sur l’élaboration de propositions innovantes, concrètes et réalistes pour renforcer la lutte contre la précarité alimentaire, convaincu que :
- l’alimentation ne doit pas être la variable d’ajustement économique des ménages,
- les dons alimentaires et les actions des associations d’aide alimentaire doivent être sécurisés et renforcés dans la durée,
- l’alimentation low cost sonnera la mise à mort de notre modèle agricole et alimentaire.
Les besoins et les attentes en France et en Europe pour lutter contre la précarité alimentaire sont réels. Les associations d’aide alimentaire sont aujourd’hui en première ligne pour lutter contre ce fléau structurel, et il n’existe pas de véritable politique publique intégrée en la matière, disposant de moyens à la hauteur des enjeux, tant en France qu’en Europe.
Le chiffre de 150 euros par mois et par personne est souvent avancé comme étant l’objectif à atteindre en termes de budget alimentaire à mobiliser pour endiguer définitivement la précarité alimentaire. Sur une base moyenne de 9 millions de personnes concernées en France, le budget annuel global serait de 16,2 milliards d’euros. Un budget aujourd’hui totalement inenvisageable.
Conscients de l’importance de disposer d’un budget ambitieux au regard des enjeux, mais également de la réalité économique de nos finances publiques, nous avons cherché les moyens d’innover dans nos propositions et dans leur financement pour dégager des budgets allouables sur le court terme à l’alimentation des plus précaires, sans engager de véritables dépenses publiques additionnelles non financées.
Nous proposons donc la création d’une aide financière pérenne ciblée sur les personnes en situation de précarité, et utilisable grâce une carte de paiement uniquement pour l’achat de produits alimentaires dans tous les magasins concernés. La carte utilisée serait une carte de paiement classique (Visa ou Mastercard), sans possibilité de découvert, à l’instar de celle[19] utilisée pour les demandeurs d’asile (ADA). Ce dispositif s’inspire de politiques éprouvées dans d’autres pays mais adapté au contexte français, en mobilisant des financements pérennes sans alourdir les dépenses publiques, notamment via la révision intelligente de la fiscalité financière.
Le financement de notre proposition serait assuré par l’utilisation et l’optimisation du levier réglementaire et fiscal existant de la taxe sur les transactions financières (TTF). Son rendement pourrait être amélioré, ce qui générerait d’importantes recettes fiscales pour la France. Nous proposons de créer, en parallèle, une nouvelle dépense publique pour financer le dispositif Amalté, tout en conservant un bénéfice net pour le ministère de l’Économie.
Notre proposition permettrait de sécuriser le rôle stratégique de l’alimentation dans notre société et dans notre Économie, mais également de renforcer durablement les actions aujourd’hui menées pour lutter contre la précarité alimentaire avec :
- 100 euros/mois/personne de budget alimentaire en plus pour les personnes en situation de précarité (y compris les 500 000 étudiants en situation de pauvreté).
- 100 millions d’euros de budget annuel supplémentaire pour les associations d’aide alimentaire.
Nourrir, protéger, unir
L’alimentation n’est pas un bien comme un autre : il ne l’a jamais été et il ne le sera jamais. Depuis tout temps, l’alimentation constitue un élément essentiel de notre santé, de notre dignité, de notre lien social, de notre culture, mais également un facteur clé de cohésion et de stabilité politique. L’accroissement structurel de la précarité alimentaire et le rôle de variable d’ajustement économique qui est désormais celui de l’alimentation, constituent deux marqueurs forts de fragilisation durable des fondations mêmes de notre société. La France dispose des expertises, des moyens, des compétences, des modèles, des expériences pour agir. La question n’est plus « peut-on ? », mais « quand ? » décidons-nous d’agir à la hauteur de l’enjeu ?
Bastien Gibert
Secrétaire général
[1] INSEE, Indice des prix à la consommation (IPC, 2023)
[2] Santé publique France, bulletin épidémiologique nutrition et maladies métaboliques, 2021-2023.
[3] Etude ESTEBAN, Santé publique France, 2015-2022 (actualisation 2022).
[4] ObEpi-Roche 2020, enquête ObEpi (1997-2020).
[5] Santé publique France, INSEE Niveau de vie et santé, Étude des inégalités sociales de santé, 2021.
[6] France stratégie, Rapport « Le coût social des maladies liées à la nutrition », décembre 2019.
[7] IFOP – Consommation responsable 2022
[8] IFOP – Alimentation et proximité 2023
[9] CREDOC – Enquête CCAF 2023
[10] Banques alimentaires – Profil des bénéficiaires 2023
[11] Secours Catholique – Rapport 2023
[12] FFBA – Données territoriales 2023
[13] Banques alimentaires, Secours populaire (baromètre 2023)
[14] FFBA, FranceAgriMer, FEAD (Rapport Banque Alimentaire 2023, Données FEAD).
[15] France Stratégie / Sénat – Mission d’information sur l’aide alimentaire (2022), rapport d’information n°713 (2022)
[16] Rapport « État de la pauvreté en France », CNLE 2022
[17] État de la pauvreté en France, Secours Catholique – Caritas, 2023.
[18] www.collectifamalte.org
[19] Carte de paiement Mastercard attribuée à certains demandeurs d’asile par l’office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), avec un montant maximal de 206,8 euros par mois.
