L’alimentation est devenue la variable d’ajustement des ménages les plus modestes
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Il y a une violence sociale discrète, presque silencieuse, que les statistiques peinent à saisir et à valoriser à la hauteur de sa gravité. Elle ne fait pas toujours la une des media mais elle se joue pourtant chaque jour, dans des milliers de foyers, devant une liste de courses, un ticket de caisse, un compte bancaire déjà trop serré. Cette violence, c’est celle d’une société dans laquelle l’alimentation est devenue, pour une part croissante des ménages, la dernière dépense encore ajustable et donc, la première sacrifiable, et sacrifiée.
Car lorsque tout le reste est déjà prélevé et contraint, que reste-t-il à arbitrer ? Depuis des décennies, la part des dépenses pré-engagées n’a cessé de progresser dans le budget des ménages ; en 2024[1], elles dépassaient 30% du revenu disponible brut, contre 13,5 % en 1960, et le logement en constitue de loin la première composante.
C’est dans cet étau que l’alimentation change de statut. Si elle reste une dépense essentielle, elle devient, en pratique, l’un des seuls postes encore modulables. L’Insee l’a bien montré[2] : face à la hausse des prix , on peut acheter moins, on peut acheter plus bas de gamme, on peut supprimer certains produits, on peut remplacer le varié par le plus rassasiant, la qualité par le prix au kilo.
Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans une tendance longue. La part de l’alimentation dans le budget des ménages recule depuis plusieurs décennies, au point d’être passée, selon le CESE, de 15 % à 8 % en une génération[3]. En apparence, certains y verront un progrès classique des sociétés développées. En réalité, cette baisse change de nature quand elle ne traduit plus un enrichissement, mais une compression. Elle n’est plus un signe de confort : elle devient le symptôme d’un déséquilibre dangereux.
Réduire l’alimentation n’est jamais un arbitrage neutre ni sans conséquence sur le long terme. C’est une dégradation progressive de la qualité nutritionnelle, de la diversité alimentaire, de la régularité des repas, de la capacité à choisir, et qui produit des effets en chaîne :
- Sur la santé, parce qu’une alimentation moins variée, moins équilibrée, plus subie, accroît mécaniquement les fragilités nutritionnelles et les inégalités sanitaires.
- Sur les enfants, parce qu’une alimentation dégradée affecte la concentration, la disponibilité, les rythmes de vie, la sérénité familiale.
- Sur le travail, parce qu’un salarié qui mange moins bien, avec moins de qualité et moins d’énergie, n’est pas seulement plus vulnérable socialement : il est aussi plus exposé à la fatigue, à l’usure, à la baisse de disponibilité physique et cognitive.
L’alimentation ne constitue pas un sujet périphérique : elle fait partie des conditions concrètes de la vitalité sociale et économique de notre pays. Il faut donc prendre la mesure du problème et proposer des politiques et des programmes structurels à la hauteur des besoins et des enjeux. Tant que les dépenses contraintes progresseront plus vite que les marges disponibles, tant que les revenus de nombreux foyers resteront trop serrés pour absorber les chocs, l’alimentation continuera d’être la dernière marge de manœuvre et la première victime.
C’est la raison pour laquelle la lutte contre la précarité alimentaire ne peut pas être pensée comme un simple sujet d’aide d’urgence ou de baisse ponctuelle des prix. Elle doit être regardée pour ce qu’elle est devenue : un révélateur central des déséquilibres budgétaires contemporains.
C’est précisément contre cette logique et ce constat qu’Amalté entend se mobiliser. Nourrir dignement n’est ni un luxe, ni une variable secondaire, ni une affaire laissée aux seuls acteurs de l’urgence. C’est une exigence sociale, sanitaire, économique et démocratique. C’est pourquoi Amalté défend une approche claire : sécuriser durablement le budget alimentaire des ménages modestes, renforcer les capacités d’action des acteurs de terrain, et remettre la question alimentaire au cœur des politiques de pouvoir d’achat.
Bastien Gibert
